Bataille de la Marne : témoignage

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Le 2 octobre 1914, Marie Esther Peltier, mon arrière-grand-mère, écrit à son fils Raymond, mon grand-père, instituteur, qui a quitté Reims pour conduire son épouse Marie-Thérèse, enceinte, chez des parents en Gironde.

Elle lui raconte la vie du village de Somsois ces derniers jours sans se douter qu'elle vient d'être témoin d'une bataille capitale : la bataille de la Marne.

extraits de la lettre :

Somsois, le 2 octobre 1914

Mes chers enfants

Nous allons donc enfin pouvoir correspondre, mon Dieu, que les jours sont longs quand on est sans nouvelles. Nous avons reçu votre dépêche nous disant votre arrivée en Gironde, puis plus rien. J'ai tant de choses à vous dire, je ne sais par quoi commencer. D'abord, rassurez-vous à notre sujet, nous nous portons bien et recommençons à travailler.

Et vous, mes chers enfants, que devenez-vous ? Est-ce que notre chère Thérèse a pu supporter un si long voyage sans trop de fatigues et notre cher Raymond, est-il toujours dans le Midi ou revient-il reprendre les classes si possible ? Et madame Labau, elle n'aura pas pu retourner à Reims puisque depuis, le pauvre Reims a été bombardé plusieurs jours.[...]. Les seules qui nous parviennent sont des nouvelles des jours tristes passés qui nous ont paru bien longs à tous, vous deviez être inquiets sur notre sort nous sachant si près de la bataille, et quelle bataille ! C'était terrible, on se battait à une demi-heure de Somsois, sur les fermes de Pertes. On a retrouvé des blessés à 3 km de Somsois. Il était temps que le 21e corps arrive des Vosges. C'était un bombardement terrible, près de Somsois, des soldats qui arrivaient de partout, des autobus qui ramenaient continuellement des blessés aux hôpitaux de Somsois [...] ; il y en avait des blessés, 300 dans notre cour, beaucoup de personnes prenaient des mesures pour partir, beaucoup sont parties et votre papa, toujours occupé au bureau de Somsois (il est facteur ) qui était occupé militairement, a couru atteler un cheval pour nous prendre à Arrembécourt en passant. Quand au moment de partir, il apprit que le 21e corps venait d'arriver et qu'aussitôt les Allemands avaient commencé à reculer, nous étions sauvés, mais quelle journée !

Le canon tonnait d'une force, les fenêtres tremblaient, on ne pouvait sortir dans la rue, même les autobus n'arrêtaient pas, nous avons eu des soldats jusqu'à hier, on a emmené les derniers blessés qui restaient. Parmi ceux qui sont enterrés à Somsois, il y avait le second fils du Général de Castelnau, des capitaines et autres soldats.

Pendant ces journées de batailles sur le territoire de Somsois, moi j'étais à Arrembécourt, prête à partir avec nos bons vieux parents, Marthe et Aimé. Nous n'étions pas éloignés de la ligne de feu. Nous attendions parce qu'on disait toujours qu'on allait pouvoir repousser les Allemands et puis Marthe était restée avec un jeune cheval, un poulain qu'il n'était guère prudent d'atteler à un voiture et un vieux cheval malade, on lui avait pris celui qui nous aurait bien conduit. D'autres personnes voulaient bien nous prêter un cheval mais ne partir qu'au dernier moment. C'est pourquoi M. Labau et Mme Lauvat sont partis avant pour profiter d'un train sur Montier-en-Der puisqu'on ne pouvait déjà plus voyager sur la ligne de Brienne. Nous devions les suivre le lendemain mais emmener le grand-père n'était pas chose facile. Nous avions préparé un lit sur une voiture mais nous avions peur qu'il soit malade en route et qu'il ne puisse supporter la voiture et nous allions aller à l'aventure n'importe où, avec des vieillards. Nous n'étions guère rassurés, les Postes, les trams ne marchaient plus et il était impossible d'aller à Somsois.

Nous étions donc là, entendant le bombardement sur Somsois, sur Vitry et nous voyions les Français reculer. Des autobus passaient sans interruption allant à Chavanges au champs de bataille qui n'était pas loin pour chercher des blessés. Il y avait des troupes qui passaient continuellement. On se battait à Flignicourt, Clos Morrois, Glaune, Courdimange, Larzicourt. Les Allemands occupaient Vitry, ils n'y ont pas fait trop de dégâts. Plusieurs maisons ont été pillées, principalement les épiceries, chez Potin, au Café du Midi. A Frignicourt, il n'y a plus guère de maisons et dans les pays voisins c'est un vrai désastre.

Le soir, nous voyions des incendies de tous côtés et le canon n'arrêtait pas de la nuit. Pendant quinze jours nous n'étions pas rassurés du tout et puis le train a commencé à marcher de Brienne à Gigny pour les militaires. La Poste a repris dans l'Aube et j'en ai profité pour vous écrire une longue lettre que vous n'avez probablement pas reçue. Je suis rentrée à Somsois et la Poste ne marche encore pas. La receveuse qui a été envoyée à Clermont-Ferrand n'est pas encore revenue et hier votre papa a entendu dire que les militaires allaient quitter les bureaux de Poste de Vitry et que les employés allaient revenir. Il est allé demander s'il ne pouvait pas avoir le courrier pour Somsois. Il avait un passeport en règle et on a bien voulu lui remettre d'abord les dépêches qui étaient arrivées hier. La première était justement une dépêche venant de vous et datée du 23 sur laquelle vous demandiez des nouvelles.

Aujourd'hui, Léonide va retourner à Vitry , on lui a dit qu'on lui donnerait des lettres pour Somsois.[...]. Il est parti ce matin à Saint-Omer porter des dépêches qu'on lui a remises. On nous dit que les trains marchaient jusqu'à Reims et jusqu'à Paris. Ces Allemands sont donc assez loin pour qu'on puisse approcher de Reims.[...]

Quel triste cauchemar depuis votre dernière dépêche. Nous ne croyions pas que les Allemands viendraient jusqu'à Reims et jusque près de chez nous.

Il y en a pas mal d'enterrés à Somsois et ces barbares quand je passe à côté d'eux je les maudis, ceux-là n'ont peut-être pas voulu nous battre ou ça été malgré eux, mais tant pis, je ne puis penser aux Allemands sans avoir du dégoût et dire que c'est pour ce monstre de Guillaume, que c'est lui qui est la cause de toutes ces horreurs.

Hier, pour le premier jour, nous n'avons pas entendu le canon.Nous commençons à nous remettre au travail [...].

A bientôt de vos nouvelles, recevez, mes chers enfants les bons gros baisers affectueux de vos parents qui ne cessent de penser à vous et souhaitent vous revoir le plus tôt possible.

Votre vieille mère qui vous embrasse encore.

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